la rencontre des serignes daaras pour la protections des talibés qui se trouve au senegal le jeudi 15 Octobre 2020 A Saint-Louis.

COMPLEXE D’ÉDUCATION ISLAMIQUE YAHYA DIALLO. OUVERTURE DES CLASSES POUR L’ANNÉE 2020/2021. Les inscriptions débuterons le 01-novembre 2020

Arrestation de deux Serigne Daara a Saint-louis

L’AEMO est une mesure de protection de l’enfance qui se met en place lorsqu’un enfant est en
situation de danger

Inauguration de la Grande Mosquée du Quartier des Eaux-Claires de saint-louis le 04 Septembre 2020 /19 Mouharam 1442 / a 13 h 45

Tafsire Coran (Alkhouranoul Karim par El Hadji Mustapha Gueye

El Hadj Omar, chef guerrier et mystique, fondateur de l’empire toucouleur Apres Thierno Souleymane Baal.

Daara Malick Cambel. Boudiouk Saint-louis

Don de l’ONG HAYRAT de Turquie destinée aux mosquées et aux maîtres coranique de saint louis

Daara Thierno Malick Thiam Pointe Nord Saint-louis

Le Kitâb ut-Tawhîd (en français, « Livre de l’unicité », « Livre du monothéisme.

feu imam thierno yahya malick diallo.

Riposte à l’épidémie du nouveau coronavirus COVID-19. La meilleure invocation (doua) en Islam contre le Coronavirus

Atelier de révision du Référentiel des daaras préscolaires du 12 au 14 mars 2020 a l’hôtel Nice time de thies.

LES DAARAS AU SÉNÉGAL : Rétrospective historique et actuels.

Rencontre de Concertations avec les Representants d’Associations d’Ecoles Coraniques et de Daaras du Senegal

concours régional récitation du coran a saint louis édition 2020 le vainqueur : Mouhamed Dia.

Séminaire de formation sur le comité de gestion des Daaras préscolaires de st-louis du 18/12 au 20/12/2019, au LTAP st-louis

LAMPIRE TOUCOULEUR 1848-2019. LES TOUCOULEUR LE PAYS ET LES HOMMES

cérémonie d’itmam ( fin d’études coranique) de mamoudou aw au fouta précisément a pété le 21 août 2019

fête de fin d’année du complexe d’éducation islamique yahya diallo cycle préscolaire le samedi 15 juin 2019 a saint-louis du senegal

Reprise du processus de sélection des nouveaux daara du Projet d’Amélioration de la Qualité et de l’Équité de l’Education de Base (PAQEEB

la formation des comités de gestion des daara préscolaire

collectif des Éducateurs et animateurs de case des tout petits

conférence de l’Association des femmes de la SAED. dimanche 15 Avril 2018 a saint-louis du senegal.

Association des imams et ulema du senegal a saint-louis le 18 mars 2018 a la grande mosquée

atelier de formation des directeurs et des enseignants des daara préscolaires à la gestion administrative et pédagogique et à l’utilité du kit DPE

souvenires des conférence de cheikh yahya diallo

le Fuuta Tooro est  l’une des premières contrées de l’Afrique Occidentale à embrasser l’Islam. témoignage de thierno moussa datt

Gamou 2017 a la Mosquée Toucouleurs Saint-louis

La biographie parfaite Du plus noble des Prophètes Mohammed psl

daara serigue sidi diop ganaw raye saint-louis senegal

livre du saint-coran datant plus de 9 cents ans.

La 18e édition du Magal de serigne moustapha diakhate est célébrée ce mercredi 8 novembre a saint-louis.

Les talibés : Sources de richesses pour certains mètres coraniques. certains associations des daaras rejette le projet de loi

Visite des inspecteurs des daaras et I.A de saint-louis le mardi 24 octobre 2017

daara cheikh bamba moukhsine malick diop sor saint-louis senegal

internat islamique Ahmed zeynoul abidine diop a saint-louis senegal

 Le livre africain

Ce petit livre a pour objet de combler une lacune et de réviser
un procès.

Combler une lacune : il n’y a pas d’étude récente et suivie, en
français, sur le sujet que nous abordons ici. On trouvera, certes, bon nombre
d’articles de détail, des récits déjà anciens, mais pas de travail d’ensemble sur
cet Empire toucouleur dont cependant tous les manuels d’histoire, et pas
seulement en Afrique, rappellent l’existence.

Réviser un procès : beaucoup de ce que l’on a pu écrire, en France
surtout, sur El Hadj Omar et Ahmadou, est entaché de parti pris, parfois
même de partialité haineuse et chauvine, marque d’une époque où l’on vengeait sur le Niger les insultes subies sur le Rhin. La plume des chroniqueurs
s’est souvent montrée injuste, les jugements hâtifs abondent, l’incompréhension est étendue. Archives en mains, et avec l’aide des traditions recueillies
du Fouta-Toro au Masina, ce livre tente de voir clair dans une histoire
souvent embrouillée à plaisir, et de rétablir une vérité longtemps obscurcie.
Nous ne prétendons pas avoir fait œuvre définitive ; nous souhaitons simplement être utile, et que soit reconnue notre sincérité.

LE FOUTA-TORO
I
Introduction
Les Toucouleur:
le pays et les hommes
Le pays.
Le cours moyen du fleuve Sénégal est constitué par une large vallée alluviale, qui s’étend sur une longueur d’environ six cents kilomètres, depuis le moment où le cours d’eau quitte les terrains anciens, en aval de Bakel,
jusqu’à celui où il commence à construire son delta intérieur, un peu en amont
de Dagàna. Cette vallée, que la crue annuelle du fleuve inonde sur plusieurs
kilomètres de large, forme, en période de maigre, un ruban de verdure et de
champs cultivés qui contraste avec l’âpreté des steppes environnantes. On l’a
souvent comparée à l’Egypte ; mais il faut se garder d’exagérer sa fertilité.
D’autre part les régions qui la cernent au nord et au sud, Chemama mauritanienne et Ferlo sénégalais ne sont pas de véritables déserts et tolèrent une
certaine activité agricole et pastorale. Mais les terres de la vallée moyenne du
Sénégal, par la possibilité d’y faire des cultures de décrue, tranchent par leur
prospérité avec les pays voisins, et ont de tout temps concentré les établissements humains.

On y distingue généralement trois zones d’inégale largeur : le

fondé, suite de bourrelets de crue d’une vingtaine de mètres de hauteur qui
dominent le lit mineur du fleuve et où s’élèvent les villages de pêcheurs et
de bateliers ; le oualo, suite de dépressions inondées régulièrement entre
décembre et janvier, et qui font suite vers l’intérieur des terres au fondé ;
sur cette bande de quelques kilomètres de large, on pratique la culture du mil,
des melons d’eau, des oignons et de divers légumes, attestées dès le xf siècle
par El Bekri ; d’autres s’y sont ajoutées depuis. Enfin, le diéri est un second
ensemble de bourrelets, marquant ici l’ultime limite des hautes eaux. Il porte
les principaux villages, reliés entre eux par des pistes praticables presque
toute l’année. Sur ce diéri on fera les cultures d’hivernage qu’une pluviosité
variant de 350 à 600 millimètres rend possibles, sinon plantureuses. Au-delà,
vers le sud, ce sont les brousses du Ferlo, parcourues par les nomades
éleveurs de moutons, de chèvres, et de bœufs.
Entre le lit mineur du fleuve et les steppes pastorales, les agriculteurs noirs sont installés depuis des millénaires ; et l’aspect riant de leur pays,
après la traversée des espaces sahariens, a frappé les voyageurs et les premiers
chroniqueurs arabes. Au bord du « Nil des Noirs (1) », on pouvait rompre
enfin avec les privations de toutes sortes qu’imposait le désert. Dans le pépiement et l’envol d’innombrables oiseaux, une fois franchies vers le sud les berges boisées du fleuve où s’affairent piroguiers et pêcheurs, on arrive dans une
terre bénie d’Allah, où deux récoltes successives, celle du diéri, puis du oualo,
font manger les hommes à leur faim. En témoignent les greniers à mil qui entourent de leurs cylindres pansus les villages de cases rondes coiffées d’un
cône de paille, et les longues théories d’animaux domestiques qui vont boire
au fleuve ou s’assemblent autour des mares. C’est le pays de Tekrour, dont le
nom est cité par El Bekri, et plus tard par El Edrisi, comme celui du plus
ancien royaume noir islamisé. De ce Tekrour, et de ses habitants, le français,
sans doute par l’intermédiaire du wolof, a tiré le vocable Toucouleur, — en
anglais Tokolor.
Les hommes.
« … Le pays offre une suite ininterrompue de lieux habités jusqu’à
l’océan. Vers le sud-ouest se trouve la ville de Tekrour, située sur
le Nil, et habitée par des nègres qui naguère étaient païens et adoraient des idoles. Ouardjabi, fils de Rabîs, qui devint leur souverain, embrassa l’islamisme ; il mourut en 432 (1040-1041 de l’ère
chrétienne). Aujourd’hui, les habitants de Tekrour professent l’islamisme. De Tekrour on se rend à Silla, villa bâtie comme la précédente sur les deux bords du Nil. Ses habitants sont de la religion
musulmane, à laquelle ils se laissèrent convertir par Ouardjabi, que
Dieu lui fasse miséricorde (2). »
La conversion des Noirs du Tekrour serait donc antérieure à
l’action des Almoravides, dont ils furent plus tard les alliés ; elle peut être
attribuée à l’influence des marchands maghrébins attirés par la réputation du
royaume de Ghana dont le Tekrour était alors tributaire. Selon les traditions
locales, les réfractaires à l’Islam auraient émigré vers le sud, et seraient les
ancêtres des Sérer, encore partiellement animistes aujourd’hui.
L’islamisation n’empêcha pas les Toucouleur d’avoir à subir des
dominations païennes. Celle des Peul, dont ils parlent la langue, —ils s’intitulent eux-mêmes « haal-poularen », les poulophones, — fut la plus durable,
au point qu’on a pu parfois confondre les deux groupes. Le nom de Tekrour
s’est ainsi progressivement effacé devant celui de Fouta. Les « Fouta » sont
les pays où l’on parle peul, Fouta sénégalais, ou Fouta-Toro ; Fouta guinéen
ou Fouta-Djalon.
Mais les Toucouleur sont, bien plus sûrement que les Peul, de
sang noir. Ils appartiennent au sous-groupe sénégalais de l’ensemble souda-
(1) C’est le nom que les Arabes donnaient au Sénégal — et aussi au Niger !
(2) EL BEKRI, traduction de Slane, rééditée à Paris chez Adrien-Maisonneuve, 1965,
p. 324. La Description de l’Afrique Septentrionale date de 1068.
nais (1). Cependant ils ont subi de nombreux métissages ; leur longue cohabitation avec les Peul et aussi leur voisinage avec les Maures valent à bon
nombre d’entre eux u n teint plus clair et des traits moins négroïdes que ceux
de leurs voisins wolof o u sérer : des Négro-Berbères, en quelque sorte.
L a religion musulmane et la vie sédentaire furent cependant les
plus sûrs ferments de leur originalité e t de leur unité. Leur désir d’illustrer et
de répandre l’Islam, comme la défense d e leur terroir contre les incursions
des Maures o u des Peul, firent des Toucouleur des guerriers et des prédicateurs. Ils contribuèrent à la conversion des grands empires soudanais, Mali,
Songhaï, et plus tard à celle de toute la région comprise entre l’Atlantique et le
Tchad. Aujourd’hui encore les noms d e Malik Sy, d e Maba Dyakou,
d’Ousman d’an Fodio résonnent puissamment dans les cœurs des musulmans d’Afrique occidentale.
L’organisation politique.
Le territoire de l’ethnie toucouleur, le Fouta sénégalais, est étiré en
longitude. Cette particularité, et la disposition des terroirs divisés en zones de
cultures de décrue et zones de cultures d’hivernage parallèles au fleuve, ont
entraîné un découpage politique en petites unités autonomes dont les frontières sont perpendiculaires au lit mineur du Sénégal : ainsi chacune de
ces unités dispose d’une tranche de chaque terroir, fondé, oualo, diéri.
Il s’est donc assez vite constitué des « pays », qui formeront plus tard
les émirats du Dimar, du Toro, du Lao, des Irlabé, du Bosséa, du N’guénar
et du Damga. Le nom même de Fouta-Toro donné à l’ensemble, vient
du petit royaume de Toro qui dès le xve siècle, autour de sa capitale
Guédé, s’est distingué le plus nettement des autres : c’est dans ce Toro,
cœur de l’ethnie toucouleur que naquit à Halwar, à l’est de Podor, vers
1797, celui qui devait être le dernier des grands conquérants et des grands
prophètes de son peuple : Omar Saïdou Tall, le futur El Hadj Omar.
Vingt ans avant la naissance d’Omar, le Fouta avait connu une
crise grave, et sa structure politique s’était singulièrement modifiée.
Depuis le xvie siècle, la dynastie peul des Denianké, fondée par
Koli Tinguéla, dominait le pays. Ces souverains peul étaient généralement
païens, et même ceux qu’une islamisation de surface avait pu conduire à
adopter des noms et des usages musulmans avaient conservé de nombreuses
pratiques animistes.
Le souverain peul du Fouta portait le titre de silatigui, ou saltigui,
que les Européens déformèrent en siriatique, ou cheyratick. C’est ainsi que le
désignait Le Maire, dans son Voyage aux Isles de Cap Verd, Sénégal et
Gambie, publié en 1695. En 1698, le « siriatique » Siré-Sawa-Lamu reçut à
sa cour le Français André Briie, qui, par l’intermédiaire du Père Labat, nous
l’a décrite, avec son faste et ses usages cérémonieux et « barbares ». A la
(1) G. BRASSEUR et SAVONNET. Carte ethnodémographique de l’Ouest africain, note de
présentation p. 14. I.F.A.N. Dakar, 1952.
suite de Siré-Sawa-Lamu, ses successeurs n’éprouvèrent aucun scrupule à
entretenir de fréquents rapports avec les Français établis à Saint-Louis ; et ils
prirent l’habitude de leur faire payer assez cher le droit de venir acheter le
mil dans les bras du fleuve, ou de remonter le Sénégal vers les terres de
Galam et de Bambouk, réputées fabuleusement riches en or, ivoire et esclaves. Cette connivence avec les infidèles blancs fut sans doute une des causes
du mécontentement qui peu à peu grandissait parmi les sujets toucouleur des
, rois peul. Ce mécontentement explosa dans le dernier tiers du XVIIIe siècle.
Un groupe de pieux musulmans, les Torodo — ceux qui prient
ensemble —, avait pris comme guide spirituel le marabout Souleïman Bal.
Ces hommes étaient généralement chefs ou membres de familles éminentes, et
leur exemple comme leur influence pouvaient entraîner la masse. C’est ce
qui se produisit lorsqu’en 1776 Souleïman Bal leva l’étendard de la révolte
contre les saltigui dénianké, qui furent détrônés et contraints à l’exil. A la
fois nationale et religieuse, cette révolte se rattachait au grand mouvement de
réveil et de rénovation de l’Islam africain. Elle devait avoir de durables prolongements et reste encore parmi les fastes les plus glorieux du Fouta sénégalais :
« Que le Dieu Très-Haut fasse miséricorde à celui qui affranchit
le pays de la servitude et le purifia de l’ordure du paganisme en
le convertissant à l’Islam, et en y faisant briller la religion par
l’enseignement et la crainte de Dieu, au maître pieux, sagace, passionné, éclatant, cultivé, habile, au cheikh Souleïman Bal, fils de
Râsin, fils de Samba… »
écrit plus d’un siècle après Siré Abbas Sow dans ses Chroniques du Fouta.
Tué peu après, au cours d’une expédition contre les Maures,
Souleïman Bal eut pour successeur le marabout Abdoul Kader, de Apé, au
Damga. Proclamé Almami — al imam, celui qui dirige la prière —, il fut
plus heureux que son prédécesseur puisqu’il chassa définitivement les Maures
de la rive gauche, et força les Peul encore païens à la conversion ou à l’exil.
Cette vague de renouveau et de fanatisme islamique était à peine apaisée lors
de la naissance d’Omar Tall, et son père Saïdou y avait activement participé.
Le futur Hadj pourra plus tard s’inspirer des exemples fournis par Souleïman Bal et son successeur. Comme eux, il sera un musulman pieux et cultivé, un maître mystique, un guerrier passionné, un convertisseur ardent
et impitoyable.
L’avènement d’Abdoul Kader marque le début d’un siècle d’organisation stable du pays toucouleur.
L’Almami est élu par les grands chefs ou « Emirs » du Fouta
oriental, parmi lesquels celui du Bossea joue un rôle très actif, son fief étant
le plus peuplé. Inéligibles eux-mêmes, les chefs tirent les ficelles en coulisse :
l’Almami est entre leurs mains ; son pouvoir est essentiellement révocable.
Si Abdoul Kader, par son prestige personnel et sa grande habileté, réussit
à le conserver vingt-sept ans, il n’en périt pas moins victime d’un complot
ourdi par quelques grands chefs qui trouvaient son autorité indiscrète et
pesante. Après lui, ses successeurs seront choisis pour leur piété, mais aussi
pour leur insignifiance. Le caprice de leurs grands électeurs les désigne, les
dépose, les réinvestit à quelques mois de distance parfois. L’un deux, Yûsufu, exerça la fonction à neuf reprises. L’imâmat n’est donc pas une institution monarchique réelle, susceptible d’opposer un obstacle sérieux aux intrigues des grands et aux entreprises des ambitieux. Il est plutôt le symbole de
l’adhésion de l’ethnie toucouleur à la religion musulmane comme religion
d’Etat, selon le rite de la confrérie Qadriya. La fonction d’almami fut remplie 53 fois en 114 ans, avec un interrègne de deux ans entre 1835 et 1837.
Le dernier almami, Siré Baba Ly fut élu en 1880. Depuis 1877, le Fouta
était morcelé par l’intervention française (traité de Galoya, 1877). A sa mort,
en 1890, Siré Baba Ly ne fut pas remplacé.
Le système établi par Abdoul Kader avait donc été durable ; mais
sa souplesse même, et les rivalités entre grands électeurs l’avaient empêché
d’être vraiment solide. Les Français d’une part — principalement les gouverneurs Faidherbe et Brière de l’Isle —, El Hadj Omar d’autre part, devaient
avoir plus tard maintes occasions de démontrer et d’exploiter cette fragilité.
L’organisation politique était donc celle d’une confédération
féodale, bien plutôt que d’une république théocratique, comme on l’a dit
souvent. A l’Ouest, on distinguait le Dimar, au contact des pays wolof et
des Français de Saint-Louis (1). Puis le Toro, avec sa capitale de Guédé, gros
fournisseur de mil à Saint-Louis, affirmait son particularisme par les accords
qui depuis 1830 liaient son souverain, le Lam-Toro, au gouvernement colonial
du Sénégal. Dans le reste de la confédération, on affectait de considérer ces
deux territoires et leurs chefs comme des vassaux ou des alliés de seconde
zone. L’influence française saura en-profiter ; et El Hadj Omar, originaire du
Toro, expérimentera assez amèrement le mépris des grands feudataires des
autres provinces.
Au centre du terroir toucouleur, le Lao, dont les chefs résidaient
à Aéré, et le territoire des Irlabé-Ebiabé, où l’élément peul restait important
et actif, n’avaient qu’un rôle secondaire. Les émirats orientaux, plus riches
parce que mieux arrosés, plus peuplés —aujourd’hui encore on y rencontre
les plus fortes densités —, exerçaient la principale influence. C’était autour
(1) L’île de N’Dar, proche de l’embouchure du Sénégal, fut occupée définitivement
en 1659 par Louis CAULLIER, au nom de la Compagnie du Sénégal. Il y bâbit le FORT
SAINT-LOUIS, autour duquel se développa une agglomération urbaine qui atteignit
7 000 habitants en 1789, et 15 000 sous le Second Empire.
La présence permanente de Français : agents des Compagnies à privilèges, fonctionnaires, militaires, marins, représentants des maisons de commerce de Bordeaux et de
Marseille, y donna naissance à une société fortement métissée, d’expression française
et de traditions généralement catholiques. On distinguait ainsi les Français de France,
dont beaucoup contractaient sur place des unions libres — dites « mariages à la mode
du pays » et les métis ou habitans et leur épouses ou signarres — (du portugais
Senhora).
Les « Saint-Louisiens » constituaient — et constituent encore — un groupe social
bien caractérisé, fier de sa double origine. Ils étaient adonnés au commerce (mil,
gomme, ivoire, esclaves jusqu’à l’interdiction de la traite), principalement avec les
populations riveraines du fleuve Sénégal. Partisans d’une expansion mercantile plutôt
que militaire, ils s’intéressaient assez peu aux projets de mise en valeur agricole. La
liberté et la sécurité de la navigation et du commerce fluvial leur importaient davantage. Ils avaient des représentants de commerce indigènes (sous-traitants) dans toutes
les escales du Sénégal, jusqu’à Médine.
d’Oréfondé et d e Thilogne, le Bosséa, dont l’émir jouissait d’un grand prestige,
puis le N’Guénar et le Damga. Les pays proprement toucouleur s’arrêtaient
à Dembakané, à une vingtaine de kilomètres en aval de Bakel. A l’Est, et au
Sud-Est, jusqu’à la Falémé, se trouvait l’Etat d u Boundou, constitué au
XVIIIe siècle par des Toucouleur de la dynastie des Sissibé, avec pour capitale
Boulébané. L’Almami d u Boundou, descendant d u marabout Malik Sy, règne
sur une population composite dont les Toucouleur n e représentent que le tiers.
Sarrakolé, Peul, Manding, et même Wolof contribuent, comme le relief vallonné et la végétation de forêt sèche, à donner à ce pays une personnalité très
différentes de celle d u Fouta. A u xixe siècle, les almami d u Boundou, Boubakar Saada et Ousman Gassi seront les alliés des Français contre E l Hadj
Omar et son fils Ahmadou, et contre l’el Feki d u Damga, dont le Boundou
convoite les territoires orientaux.
L’organisation sociale.
Le système des castes, en usage dans le pays toucouleur comme
dans la plus grande partie de l’Afrique soudanaise, distinguait en gros les
nobles, les hommes libres, les artisans, les captifs.
Les nobles constituaient la classe dirigeante des ToroBé ; cette
aristocratie terrienne, guerrière et religieuse avait encore accru sa puissance
des biens confisqués aux Peul après la révolte de 1776. Son appartenance
à la confrérie Qadriya la mettait en communion de pensée avec les dirigeants
des grands empires soudano-peul du Mâsina et de Sokoto. Beaucoup de
ToroBé se disaient et étaient effectivement lettrés en arabe ; mais l’écriture
arabe servait aussi à rédiger des textes en poular.
C’est chez les ToroBé que se recrutaient les chefs, les almami, les
marabouts. C’est de leur sein que surgissaient les prédicateurs du Jihad, la
guerre sainte. Ils furent les guides des grandes migrations historiques des
Toucouleur. Mais leur morgue aristocratique n’était pas du goût de tous
leurs vassaux et préparait indirectement le succès d’une prédication plus proche de la masse. El Hadj Omar, en proposant à ses compatriotes l’adhésion
à la Tidjaniya, plus démocratique, entraînera derrière lui bon nombre de ces
gens de condition plus modeste que sont les simples hommes libres, dyawam
Bé, séBé, subalBé, et les artisans et griots de la caste inférieure des nyen
Ré. Il n’est pas jusqu’aux captifs, captifs de guerre ou captifs de case qui ne
trouveront dans la conversion selon la règle tidjane, — le wird — une possibilité d’échapper à leur sort et de devenir les égaux des plus nobles aux
yeux de Dieu et de son prophète.
Le peuple toucouleur.
La question a souvent été posée — c’est assez dire qu’elle n’est pas
encore parfaitement résolue — de savoir s’il existe un ensemble de traits
vraiment distinctifs permettant de caractériser de façon précise le peuple
toucouleur et le « Toucouleur moyen » lui-même.
L’anthropologie et l’ethnologie ne permettent pas de répondre à
coup sûr. Métis ? Oui, sans doute, mais quel groupe soudanais ne l’est pas
peu ou prou ? La vallée du Sénégal, comme celle du Niger, semble bien
avoir été un creuset, un melting-pot, où sont venus se fondre, sur des berges
relativement fertiles et accueillantes, des Berbères du Sahara, des Peul et des
Sarrakolé d’origine incertaine, des Noirs authentiques, ancêtres des Wolof,
des Sérer, des Manding, des Bambara. Et le Toucouleur d’aujourd’hui n’est ni
plus grand, ni plus mince, ni plus clair, ni plus foncé, que ses proches
voisins.
Indiscutablement, le sang noir a prévalu. L’ethnie toucouleur ne
songe nullement à le renier, mais invoque souvent une origine et une présence très anciennes, parce que le nom de Tekrour est contemporain de celui
de Ghana chez les premiers chroniqueurs arabes ayant décrit le Blad-esSudan — le pays des Noirs. Maurice Delafosse avance même — ce qui paraît
pour le moins aventureux —, que les Peul auraient emprunté leur langue aux
Toucouleur, contrairement à ce qu’on affirme généralement. D’autres,
comme Faidherbe, dont la thèse, bien que vieillie, a encore des partisans,
croient voir l’origine du peuplement actuel du Fouta-Toro dans un métissage des Peul et des Noirs sénégalais, Wolof et Sérer.
Ne serait-il pas plus sage d’imaginer une lente émergence, une
sélection progressive de certains caractères : la langue, l’activité principalement agricole, puis la religion ; l’élimination de certains autres ; la combinaison enfin d’origines ethniques variées, pour aboutir, il y a tout juste trois ou
quatre cents ans, à la constitution d’une petite nation dont les traits sont allés
se précisant jusqu’au xixe siècle, et paraissent aujourd’hui encore bien fixés ?
Le Toucouleur est, nous l’avons dit, un terrien, un paysan, qu’il
possède la terre ou qu’il la cultive pour le compte d’autrui. Les castes artisanales sont orientées vers la fabrication d’outils ou d’ustensiles de première
nécessité se rapportant à une vie sédentaire et rurale. Les esclaves étaient, dans
leur grande majorité, employés au travail des champs ; et les divisions politiques du Fouta laissaient à chaque province un morceau de chacun des différents terroirs qui se succèdent à partir des rives du Sénégal, tandis que les
pâtures médiocres étaient abandonnées aux Peul, que la révolte religieuse
de 1776 avait permis de refouler partiellement dans les brousses incultivables
du Ferlo. Le Toucouleur se définit donc d’abord par son appartenance
paysanne, et par le village d’origine de sa famille — trait éminemment sédentaire — même si la pression démographique et l’appauvrissement des terres
perpétuellement sollicitées, sans jachère ni engrais, obligent à l’émigration. Il
est aussi l’héritier d’une société à structure féodale, où les castes : nobles,
hommes libres, artisans, esclaves, restent encore aujourd’hui bien tranchées,
et formaient il y a un siècle, un cadre excessivement rigide.
L’Islam, de tradition ancienne, mais réveillé à la fin du xvnf siècle, a imprimé là-dessus une marque qui n’est pas près de s’effacer. Il ne s’agit
pas seulement des croyances, où, comme en bien d’autres points du globe, la
religion monothéiste a recouvert sans les noyer des superstitions anciennes.
Il y a aussi la fierté d’appartenir, depuis un temps qu’on imagine volontiers
PRINCIPALES ETHNIES ET
MIGRATIONS TOUCOULEUR
AU SOUDAN OCCIDENTAL
immémorial, à la religion du Prophète et à la communauté musulmane. Combien de généalogies foutanké ne parviennent-elles pas à remonter acrobatiquement jusqu’à Mahomet (1) ! Il y a enfin, pour les gens de condition noble
surtout, la connaissance au moins superficielle du Coran, et de l’écriture, sinon
de la langue arabe, donc la possession ancestrale d’une culture transmissible
par écrit, et d’une jurisprudence fondée sur un texte sacré : supériorité qu’on
fait volontiers sentir au voisin wolof ou sérer.
D’avoir conquis par les armes, en 1776, le droit de pratiquer cette
religion et de l’imposer exclusivement, a conféré aux ToroBé et à leurs descendants le devoir de défendre le sol et la foi. Le paysan toucouleur est donc
aussi, volontiers, un guerrier, pour protéger son terroir ou pour l’agrandir,
pour préserver sa croyance, ou pour la propager. Sa valeur militaire est réputée, son courage certain ; ses adversaires l’ont redouté, ses alliés, apprécié ; et
plus tard ses maîtres-colonisateurs n’ont pas négligé de l’enrôler dans leurs
armées.
Amour du sol ; religion solide et ombrageuse, parfois fanatique ;
valeur guerrière ; tout cela explique que le Toucouleur doive parfois se
défendre de l’accusation d’orgueil et de vanité. Il s’agit plutôt d’un sens
exacerbé de l’honneur qui pousse à la générosité, à l’ostentation, à la distribution des maigres ressources que l’on possède encore aux laudateurs intéressés, aux griots, aux mendiants qui exaltent la noblesse ancienne de celui
qu’ils sollicitent. Le désir de paraître fera dévorer dans une noce ou dans
un baptême les revenus de toute une année, et au-delà. Un goût un peu théâtral de la dignité drape l’homme toucouleur aussi somptueusement que dans
un boubou de parade raidi par l’amidon.
La soumission à la volonté de Dieu s’accompagne parfois d’un
certain fatalisme et de quelque nonchalance, mais l’esprit d’aventure et d’entreprise est rarement absent. Il se rencontrait chez ces hommes qui n’hésitaient pas à quitter leur pays et leurs biens pour suivre les prophètes de
leur langue et de leur sang, comme il se retrouve aujourd’hui chez ces émigrants foutanké que Dakar et aussi l’Europe voient arriver en assez grand
nombre.
Trop restreinte, quand même, pour former une « nation » au sens
moderne du mot, l’ethnie toucouleur n’en conserve pas moins jalousement ses
traditions, ses particularismes, et, ce qui la caractérise sans doute le mieux,
son intelligente mais ombrageuse fierté.
Les migrations.
Un autre trait qu’il faut souligner pour bien camper la société toucouleur avant l’apparition d’El Hadj Omar, et pour mieux comprendre son
succès auprès des humbles, c’est le goût de ce peuple pour les migrations,
(1) Un candidat au baccalauréat, interrogé par l’auteur en octobre 1968, et toucouleur d’origine, faisait remonter au Prophète lui-même la conversion du Tekrour. Echo
d’une conviction encore répandue !
encore sensible aujourd’hui, et en partie pour les mêmes causes qu’il y a u n
siècle o u deux. L a natalité forte, les densités élevées, l’exiguïté des terres cultivables et leur accaparement par les classes sociales supérieures suffisent déjà
à expliquer cette tendance. L e prosélytisme religieux s’y ajoutait, et peut-être
aussi une certaine nostalgie d u nomadisme héritée des nombreux métissages
avec les Peul. C e qui fait qu’il n’était pas difficile à u n prédicateur habile de
recruter des adeptes en faisant miroiter les prestiges de la guerre sainte, les
avantages des richesses légitimement conquises sur les kâfir, les païens, et la
certitude d u Paradis à ceux qui périraient pour la Foi. L’analogie avec les
aventuriers chrétiens des XIIe et XIIIe siècles est frappante, au point que certains auteurs n’ont pas hésité à employer le mot de « croisade » pour désigner
ces entreprises. Si le choix du terme est malheureux, l’idée qu’il renferme reste
juste. «  » »
Les directions principales de ces migrations sont tout d’abord le
Sénégal occidental et central d’aujourd’hui. L’islamisation des Wolof, commencée dès le xvi’ siècle, et qui s’est poursuivie jusqu’à la fin du xix’ siècle, a été, au Djolof, au Walo, au Kayor et au Baol l’œuvre continue de
prédicateurs toucouleur. Il en fut de même plus tard pour les Sérer du
Saloum et du Rip. La part des Toucouleur semble aussi avoir été importante
dans la propagation de l’Islam au Fouta-Djalon. Mais ici, comme plus à l’est,
à Sokoto, au Bornou et dans l’Adamaoua, il est difficile de distinguer le rôle
des Toucouleur de celui des Peul islamisés : la langue, la religion et les
métissages contribuent souvent à confondre les uns et les autres. Ousman d’an
Fodio, le conquérant des pays haoussa, se réclamait d’une origine toucouleur, comme le rappela son fils Mohammadou Bello dans une lettre remise à
El Hadj Omar en 1837 (1). Pour beaucoup de musulmans d’assez fraîche
date, le Fouta-Toro devient bientôt la proverbiale « Terre des Saints », d’où
la vraie religion s’est étendue sur une bonne partie de l’Afrique de l’Ouest.
Mais la multiplicité des migrations et leurs succès religieux et
militaires ne doivent pas faire oublier leur faiblesse numérique. C’est ainsi
qu’au moment de la conquête coloniale du Soudan, M. Delafosse évaluait
à moins de 50 000 les Toucouleur établis entre Bakel et Tombouctou, à la
période d’extension maximum faisant suite aux conquêtes d’El Hadj Omar et
aux migrations vers l’empire de Ségou. Des régions entières ne comprenaient
que deux ou trois établissements toucouleur, dominant tant bien que mal des
populations bambara, malinké, khassonké, converties superficiellement ou pas
du tout, et beaucoup plus nombreuses. Là résidera la principale faiblesse de
la construction omarienne. D’ailleurs les réserves humaines du Fouta-Toro
n’étaient pas inépuisables. Aujourd’hui, on évalue à moins de 500 000 personnes le total de l’ethnie toucouleur au Sénégal : 442 000 en 1961, dont
229 000 dans la région du Fleuve (2). Il semble qu’on puisse avancer le
chiffre de 200 000 individus pour la population toucouleur du Fouta
il y a un peu plus de cent ans. La part disponible pour des aventures
(1) Manuscrit arabe de CHEIKH MOUSSA KAMARA, Tarikh des YalalBé, DényankoBé
WanwanBé et Talakor, feuillet 41, verso, Département de l’Islam, I.F.A.N., Dakar.
(2) VERRIÈRE, cité par J. LOMBARD, Géographie humaine du Sénégal, C.R.D.S., SaintLouis du Sénégal, 1963, p. 16.
lointaines était forcément réduite à quelques milliers d’hommes. Dans le cas
d’El Hadj Omar, il ne faut pas oublier que la prédication du « prophète (1) » venait souvent contrecarrer l’autorité et menacer la puissance
économique des grands feudataires qui s’employèrent à gêner le recrutement.
Omar ira jusqu’à brûler les villages et les récoltes de ses compatriotes, y
compris son village natal d’Halwar, pour qu’ils n’aient plus d’autre ressource
que de le suivre. Beaucoup partaient sous la contrainte, puis rebroussaient
chemin à la première occasion. L’empire d’El Hadj Omar aurait été beaucoup
plus solide, et dans doute plus durable si le prédicateur toucouleur avait pu
imposer sa domination de façon permanente à tout le Fouta-Toro.
Le Fouta de 1776 à 1854.
On nous excusera d’esquisser brièvement l’histoire intérieure et
extérieure des pays toucouleur depuis la chute des rois peul jusqu’à la
prédication omarienne. Les événements qui s’y produisent alors ne sont
pas indifférents à la genèse de l’œuvre d’El Hadj Omar, ni à un certain
nombre de malentendus qui l’opposèrent aux Français.
Nous avons vu que l’institution des Almami fut assez régulièrement continuée. L’œuvre d’Abdoul Kader fut déterminante, car il eut pour lui
la longue durée de son règne et un prestige personnel considérable. Il
s’employa à asseoir solidement l’Islam, multipliant les mosquées et faisant
enseigner le Coran aux enfants. Un siècle plus tard, l’explorateur Soleillet
notera ces théories de garçonnets qui, leur planchette à la main, se rendent à
l’école coranique, et saluent joyeusement les voyageurs. Dans chaque village,
un marabout portait le titre d’Imâm, « El Iman » et représentait l’Almami.
Le revenu de quelques terres lui permettait d’entretenir la mosquée et de
dispenser l’instruction religieuse. Les principaux notables terriens comprirent vite que leur intérêt était de se faire donner ces fonctions ou de contrôler
leurs attributaires.
Abdoul Kader organisa aussi vers 1790 la redistribution des
terres : les grandes familles en furent les principales bénéficiaires, et le
« Fatiéré Fouta » — partage du Fouta — fixa pratiquement jusqu’à
nos jours le statut foncier du pays. Cette observation faite en 1935 par le
chef de la province du Damga (2), reste exacte aujourd’hui : au cours d’une
tournée dans la région du Fleuve en 1967, le président Senghor s’est employé
à convaincre les possesseurs éminents de la terre de la nécessité d’une révision
foncière plus conforme à la justice sociale…
L’économie traditionnelle se maintient donc. Les droits de pacage
et de parcours des Peul islamisés furent précisés, tandis que les fractions
(1) L’emploi du mot prophète pour EL HADJ OMAR prête évidemment à controverse.
Le seul vrai prophète, pour les musulmans, étant le Nabi, le prophète Mohamed.
Mais El Hadj Omar n’est pas un simple prédicateur.
(2) Cité par F. BRIGAUD dans L’Histoire traditionnelle du Sénégal, C.R.D.S., SaintLouis, 1962, p. 42.
rebelles à l’Islam et à l’autorité des Almani étaient rejetées dans la brousse
infertile d u Ferlo. Les incursions des Maures furent vivement combattues.
Malgré l’identité de religion, l’hostilité resta vive entre les Toucouleur et leurs
turbulents voisins « beïdane » (blancs) de la rive droite.
Tandis que les émirs, maîtres d e la terre et des pays d u Fouta, se
contentent de leur sort et commencent à l’agrémenter des cadeaux o u « coutumes » exigés des Européens, certains ToroBé continuent la prédication
guerrière. Celle-ci est favorisée par la présence, principalement à l’Est,
d’infidèles hostiles : Bambara d u Kaarta et d u Diombokho, Peul rebelles,
mais aussi, à l’ouest, Wolof encore païens. A la fois prophètes et chefs d’armées ces « saints » et leurs disciples, les talibé, propagent la religion et cherchent à se tailler des fiefs. C’est le cas de Mohamadou Omar, que nous citerons au chapitre suivant ; il en ira de même de Maba Dyackou au Saloum.
D’autres vont prêter main-forte jusqu’à Sokoto et Kano à l’œuvre d’islamisation entreprise par Ousman d’an Fodio et ses successeurs. Mais, en même
temps, les relations avec les Européens se multiplient et se compliquent.
Depuis que les Français avaient pris pied au Sénégal, et que Saint-Louis
était devenu leur base permanente (1659), deux préoccupations se partageaient les projets et les calculs des compagnies concessionnaires : la traite de
la gomme avec les Maures, qui pouvait se pratiquer assez près de l’embouchure d u fleuve, et le « commerce d e Galam et de Bambouc », entendons les
échanges avec les pays beaucoup plus éloignés, situés au-delà d u confluent
d u Sénégal et de la Falémé. Dès la fin d u XVIIe siècle, ce second secteur avait,
par la perspective d’en tirer or, plumes d’autruches, ivoire et beaux esclaves,
excité la passion de quelques directeurs et agents des compagnies d u Sénégal.
C’est pour cela que André Brüe s’était rendu chez le roi « Siriatique », dont
il avait obtenu la concession d e l’île d e Sadel, à huit lieues e n aval de Matam.
C’est pour disposer d’une série d e points d’appui et de comptoirs d’échange
qu’il avait fait édifier les forts Saint-Joseph, à Makhana, en amont de Bakel,
et Saint-Pierre (Sénoudébou) a u Boundou, sur la basse Falémé. Plus tard des
agents comme Compagnon et Duliron avaient reconnu les mines d’or, sans
e n rapporter autre chose que des espérances exagérées. E n 1743, Pierre David
avait construit le fort de Podor, au cœur d u pays toucouleur.
Tant qu’avait duré la domination peul, les relations avaient été
pacifiques. L’usage s’était établi d’échanger des cadeaux dont à vrai dire ceux
apportés par les Français étaient beaucoup plus importants que les quelques
présents reçus de leurs interlocuteurs africains. Ces cadeaux, érigés bientôt en
redevances obligées et périodiques — les « coutumes » — , avaient pour objet
d’assurer l a régularité d u commerce d u mil dans le Moyen-Fleuve — sans
lequel les habitants de Saint-Louis, comme aussi les équipages et la cargaison
humaine des navires négriers eussent connu la faim. Les coutumes payées par
la Compagnie d u Sénégal garantissaient aussi le libre passage des embarcations se livrant à l a « grande traite de Galam » (1). Lorsque après 1793, le
privilège de la compagnie fut supprimé, c’est l’autorité française, représentée
(1) Galam, déformation de GADIAGA, région située- immédiatement en amont du
confluent Sénégal-Falémé.
par le commandant (gouverneur) du Sénégal pour le roi, qui prit à sa charge
ce que l’on doit bien appeler un tribut annuel.
En 1785, le comte de Repentigny officialisait cette pratique en
concluant avec les représentants de l’almami Abdul-Kader le premier des
nombreux traités de coutumes qui allaient se succéder pendant près de
soixante-dix ans. Mais la situation politique avait changé au Fouta : au lieu
des silatigui peul, généralement accommodants et sans préjugés religieux, les
Français trouveraient en face d’eux non seulement les Almami toucouleur,
farouchement musulmans, mais aussi les « Grands » du Fouta, décidés à
prélever, au passage dans leurs domaines, leur dîme sur les convois de la
« Petite » ou de la « Grande » traite.
Il s’ensuivit une longue série de malentendus, souvent sanglants.
Dès 1805, une expédition punitive française fut dirigée contre le village
fortifié de Fanaye — et subit un cuisant échec. Il serait trop long et hors de
propos de rapporter ici toutes les vicissitudes de ces relations où la poudre et
la diplomatie alternaient, dans une méfiance réciproque et sans cesse accrue.
Ce qu’il faut en retenir c’est que pour les Français de Saint-Louis, gouverneurs et militaires en tête, le pays toucouleur est devenu l’obstacle numéro 1,
— non à une expansion territoriale à laquelle on ne songe pas encore —
mais au commerce sur le fleuve et au-delà. On cherche donc à assurer la
sécurité de la traite, et dans cette intention sont fondés les postes fortifiés de
Bakel (1818) et de Dagana (1821) aux limites occidentales et orientales du
Fouta. On regrette, dans la colonie, le temps des émirs peul et on verra
même certains esprits, comme Duranton, suggérer de susciter leur restauration. Ce sentiment d’hostilité à l’encontre des Toucouleur se reportera plus
tard, naturellement, sur El Hadj Omar et Ahmadou.
Du côté des chefs et des habitants du Fouta, on ne souhaite pas
perdre l’avantage des coutumes annuelles et du troc du mil contre des marchandises européennes, tissus, verroteries et armes, qu’on ne peut guère
obtenir qu’auprès des Français. Mais le climat de défiance qui s’instaure, le
mépris dans lequel on tient les infidèles, l’avidité de certains chefs aussi, sont
la cause d’innombrables incidents. Sans trop forcer les termes, on peut avancer
que Français et Toucouleur, d’abord voisins paisibles, puis hargneux, en viennent à cultiver un complexe d’ « ennemis héréditaires ». Les brutales interventions de certains gouverneurs — comme Bouet détruisant Cascas en
1843 : « Cascas, ce repaire des pillages et des meurtres dont les habitants du
Sénégal avaient été victimes sous mes prédécesseurs, n’est plus que ruines et
cendres (1) » —, les pillages de chalands échoués par des éléments toucouleur
incontrôlés, les exigences injustifiées des chefs à propos des coutumes, tout
contribue à alourdir le dossier, à durcir les positions, à renforcer les haines.
(1) Lettre du gouverneur BOUET au Ministre de la marine et des colonies, Archives
du Sénégal, 2 B 22, Folio 24.
I I
L’Islam noir
avant la prédication
d’El Hadj Omar
Beaucoup d’Européens et même d’Africains noirs s’imaginent
volontiers que la carte actuelle des religions en Afrique présente, en ce qui
concerne l’Islam, le résultat d’un état de choses très anciennement acquis
Pour qui connaît l’Afrique de l’Ouest, l’islamisation de certaines régions paraît
si profonde, si unanime, qu’on est assuré d’étonner bien des gens en leur
affirmant, preuves et documents à l’appui, que cette unanimité est un fait
moderne, et que les positions qu’occupe aujourd’hui la religion musulmane
ont été conquises assez récemment : le Fouta-Djalon ne fut converti qu’au
XVIIIe siècle, et le Kayor attendit pour l’être la seconde moitié du xixe siècle.
Les élèves wolof d’un grand lycée de Dakar auxquels on révèle que la plupart
de leurs arrière-grands-parents, voire de leurs grands-parents étaient encore
animistes il y a moins de cent ans, ont beaucoup de peine à l’admettre et ne
se rendent à l’évidence que lorsqu’on leur rappelle que la conversion du
Damel (roi) du Kayor, Lat Dyor, eut lieu en 1864. Le héros, devenu un
symbole de résistance nationale, est connu de tous, et l’argument devient
alors difficilement discutable : si le souverain s’est converti, en exil, en 1864,
ses sujets n’ont pu être convaincus ou contraints de l’imiter que plus tard,
après son rétablissement en 1871 (1).
Cependant, toute généralisation est forcément trompeuse, et la
prédication du Coran dans les savanes soudanaises a trouvé des échos beaucoup plus anciens. Mais, après la première grande période de prosélytisme
qui commence vers le XIe siècle au temps des Almoravides (2), pour atteindre
ses résultats majeurs au xive, à l’apogée de l’empire du Mali, le déclin de cet
(1) Cf. VINCENT MONTEIL : Lat Dyor, damel du Kayor, et l’islamisation des Wolof
au xixe s. Paris, Archives de Sociologie des Religions. N° 16, décembre 1963.
(2) Les Almoravides. De l’arabe : Al-mrabtîn : ceux qui habitent dans un ribât, couvent militaire fortifié. Les Almoravides sont des Berbères sahariens de la tribu des
Lemtoûna, convertis au xi » siècle à l’Islam malékite, le plus rigoureux des quatre rites
musulmans. Leur premier couvent ou ribât, aurait été installé au bord de l’océan Atlantique, dans une île dont on n’a pu déterminer l’emplacement exact, peut-être Tidra,
sur la côte méridionale de Mauritanie.
Sous la direction spirituelle d’Abdallâh Ibn Yâsîn, ils imposèrent au milieu du XIE siècle leur domination au Sahara occidental, puis au Maroc et au Sud de l’Espagne.
Dans la région proche du fleuve Sénégal, ils eurent l’appui des populations déjà en
partie islamisées du Tekrour, et de leur chef Ouar Diabi N’diaye. Mais il n’est pas
prouvé, malgré la tradition flatteuse, que les premiers noirs soudanais islamisés dès
1040 aient été les ancêtres des Toucouleur actuels.
Empire marque aussi l’arrêt, pour plusieurs siècles, de l’expansion islamique,
et même, dans certains cas, sa disparition quasi totale. Ibn Batouta et A l Omari nous ont décrit la splendeur et la ferveur des fêtes musulmanes célébrées à
la cour de Kango Moussa (1312-1337) et d e ses successeurs immédiats. Deux
siècles plus tard, les régions d u Haut-Niger qui avaient abrité leurs capitales
— Niani, Kangaba ? — n’en gardaient plus trace. O n n’y voyait plus ce beau
zèle à apprendre le Coran, à l’inculquer aux enfants :
« Dans le cas o ù leurs enfants font preuve de négligence à cet
égard, ils leur mettent des entraves aux pieds et ne les ôtent pas
qu’ils ne le sachent réciter de mémoire. L e jour d e la fête, étant
entré chez le juge, et ayant vu ses enfants enchaînés, je lui dis :
 » Est-ce que tu ne les mettras pas e n liberté ?  » Il répondit :  » J e
ne le ferai que lorsqu’ils sauront pas cœur le Coran (1). »
C’est dans cette même région que commencera, vers 1850, la
guerre sainte d’El Hadj Omar, contre les populations retournées à leurs fétiches. D’autres pays pouvaient avoir conservé la foi. Elle n e faisait bien souvent que s’y survivre médiocrement. Qu’on songe au déclin de Tombouctou,
brillant foyer de culture arabe et de théologie a u xvic siècle, bourgade à demi
ensevelie dans les sables a u début d u xixe, e t n’ayant gardé le prestige de son
nom qu’auprès d’Européens mal informés. Les Toucouleur eux-mêmes, malgré l’ancienneté de leur croyance, durent subir deux cent cinquante années
de domination païenne, a u cours desquelles la dynastie peul des Dénianké n e
leur épargna pas les persécutions.
L e renouveau musulman qui se manifesta à partir d u XVIIIe siècle,
et dont la vitalité ne s’est pas démentie depuis, fut sans doute, pour l’Afrique
de l’Ouest, u n événement aussi important que le partage impérialiste et la colonisation. Loin d’être u n cas isolé, la prédication omarienne doit être replacée dans cette perspective d’ensemble, sous peine de n’en pas saisir exactement les origines et la portée ; les limites aussi, car le marabout toucouleur
n’était ni le premier, ni le seul ; parti pour convertir les païens, il finira par
tomber sous les coups d’autres musulmans, qui suivaient une « voie » antérieure à la sienne.
Le réveil islamique dans les savanes soudanaises n’est pas u n
phénomène fortuit. Il est une fois de plus le résultat d’un lent cheminement
d’idées ayant pris naissance e n Orient, e t parvenues sur les bords d u Niger
et d u Sénégal par l’intermédiaire d e certaines tribus maures.
La Qadriya.
Le principal mouvement fut celui qui répandit auprès des Maures,
d’abord, des Noirs soudanais, ensuite, les préceptes de la confrérie Qadriya.
(1) Ibn BATOUTA, Voyages, trad. Deframerey e t Sanguinetti, Paris, Leroux, 1922.
Tome IV.
Comme tous les mouvements confrériques, l e qadrisme tire son inspiration
première d u soufisme (1). I l s e rattache d e façon directe aux tendances ascétiques e t mystiques d e l’Islam oriental d u Moyen Age, à ce souci d e perfection personnelle e t d’approche d e Dieu dont Mohamed-Al-Ghazâli (1058-
• 1111) avait été l e principal exégète. L a Quadriya prit d’ailleurs naissance en
Mésopotamie, a u XIIe siècle. Elle n’atteignit l e Sahara qu’à l a fin d u XVe.
Comme dans l e soufisme, l a confrérie s e développe autour d’un
chef, l’imâm o u l e cheikh, e t s e groupe en une collectivité mystique o u
zaouïa, à laquelle sont imposées certaines pratiques précises, comprenant
notamment l a récitation très exactement ordonnée e t codifiée d’une série
immuable d e prières e t d’invocations. Le cheikh fondateur les a , e n principe,
fixées une fois pour toutes. C’est l e wird, qu’après u n noviciat plus o u moins
long e t difficile ,les nouveaux adeptes promettent d e réciter à l’exclusion d e
tout autre préconisé par une secte rivale. C e « wird » est bientôt devenu
comme l e symbole, l a marque particulière d e l a confrérie. O n dit couramment
que l e cheikh confère l e « wird » à ses disciples : l a notion s’est donc élargie
d’une simple collection d’oraisons e t d e litanies, à celle d’une véritable
initiation.
L e but est d e favoriser l’élan vers Dieu, d e créer u n lien entre l e
disciple e t l a divinité par l’intermédiaire d u cheikh, dont ses fidèles sont persuadés qu’il est favorisé de visions e t d e révélations. L e plus souvent c’est
l e prophète Mohamed qui lui est apparu e n songe, e t lui a dicté s a mission,
ainsi que l a règle à propager. I l possède d e c e fait l a « baraka » , l a bénédiction d’Allah, e t il n’est pas rare qu’il soit doté d e pouvoirs miraculeux o u
thaumaturgiques. Sur les grands chefs d e confrérie, o n brodera toute une
« légende dorée » . E l Hadj Omar n’y échappera pas plus que les autres, bien
qu’il n’en soit pas tellement partisan. L a voie qadriya fut principalement
propagée par l a tribu berbère arabisée des Kounta ; ses représentants les
plus éminents furent a u xvie siècle Sidi Ahmed E l Bekkay, dont l e tombeau est
toujours vénéré à Oualata, e t son fils Omar. S e rattachant par des généalogies
fictives à des tribus arabes e t à l a famille d u Prophète, les Kounta pouvaient
prétendre à une protection divine héréditaire. De fait, l a baraka s e transmettait de père e n fils ; les descendants d u fondateur constituaient donc une famille particulièrement favorisée, puisque distinguée par Dieu. La collectivité
mystique, o u zaouïa, était dominée par cette descendance à l a fois noble e t
pieuse, dont certains membres s e séparaient pour aller fonder ailleurs
(1) Le « soufisme ». On désigne par « soufisme » l’ensemble des tendances mystiques
et ascétiques qui se sont manifestées dans l’Islam dès le VIlle et le IXe siècle (1er -ne siècle
de l’Hégire) principalement en Iraq, en Arabie et en Perse. Ces tendances furent souvent
combattues par les tenants de l’Islam primitif ; il est vrai qu’elles n’étaient pas
exemptes d’influences extérieures : néo-platonisme, gnosticisme, hindouisme.
— Al Ghazâli — (1058-1111), originaire du Khúrasan, en Perse, tenta, non sans
succès, de concilier l’Islam orthodoxe et les aspects les plus significatifs du soufisme :
ascèse, efforts vers une foi personnelle, rôle du guide spirituel ou cheikh, organisation confrérique.
Par l’intermédiaire de nombreuses confréries mulsulmanes, le soufisme reste un
élément encore vivant de l’Islam contemporain ; mais il a, en diverses époques et en
divers lieux, débouché aussi sur bien des hérésies.